Les mardis roses

C’est toujours un mardi lorsque je me gèle les miches à l’aube sur le quai de la gare, attendant un train pour la capitale. Paris la ville du romantisme et du SDF qui urine sur le parvis de la Gare Saint-Lazare où je viens d’arriver. Je grimpe dans un bus, c’est moins bondé que le métro et on peut faire du tourisme. On passe devant le Louvre invariablement fermé le mardi, la faute a pas de chance moi je ne suis là que le mardi précisément.

Mon mardi se teinte alors en rose quand je passe la porte de l’institut Curie. Dans le sas les vigiles nous dévisagent : pass vaccinal, convocation au rendez-vous, attestation d’accompagnement … À croire qu’ils sortent tout juste d’un emploi aux douanes. Le comptoir de l’accueil doit faire 1,80 mètres de haut et devant nous une grand-mère haute comme trois pommes fait une traction pour voir son interlocutrice. C’est à notre tour : « Bonjour, j’ai rendez-vous à 10h avec l’oncologue, je suis madame … » « Numéro de dossier ? ».

Cette déshumanisation me fais toujours frissonner, à chaque fois la même rengaine. On est au temple du cancer du sein, ils sont à la pointe de la recherche, ils ont des protocoles innovants et prometteurs, ils sont : chercheur, spécialiste, médecin, infirmière, aide-soignante, homme, femme … Et nous des numéros.

On déambule dans les couloirs multicolores au lino fatigué, on prend place dans la salle d’attente qui n’a jamais aussi bien porté son nom. La feuille d’étiquettes comportant le fameux numéro d’identification est glissée dans la bannette collée sur la porte de l’oncologue et mince il y en a déjà beaucoup. On fait nos pronostics sur le nombre d’heure de retard, 1 heure, 2 heures, 3 heures … Mais pour l’instant c’est surtout l’heure de faire le point, petit cahier et stylo en mains, quelles questions va-t-on poser.

Puis on s’occupe, on s’observe toutes, 90% sont des femmes, elles sont seules la plupart du temps, elles ont troqué leur sac à mains contre un sac de courses transportant leur dossier médical qui contient plus de pages que la saga complète d’Harry Potter. On joue à « perruque ou pas perruque », on se dit que mettre le prix c’est essentiel si on ne veut pas se retrouver avec des cheveux en plastique comme les Barbie. C’est vrai que l’on regarde les cheveux, ceux qui sont encore beaux, ceux qui ne sont plus là sous un turban ou une perruque, ceux qui sont clairsemés, ceux qui repoussent après les traitements, ceux qui sont pas chouettes … Après tout des cheveux à part tenir chaud, quelle est leur utilité ? La chevelure d’une femme fait partie intégrante de son identité, une femme choisit sa coupe, sa couleur, celle qui lui ressemble et qu’elle aime. Perdre ses cheveux, c’est perdre son casque de protection, c’est se mettre à nu, c’est être vulnérable, c’est être soumis aux regards et aux jugements des autres.

« Bonjour, entrez, comment allez-vous ? ». On entend cette phrase une dizaine de fois avant qu’elle nous soit destinée. Le début de la conversation est hésitant, l’oncologue a pris connaissance des résultats d’examen dans les minutes précédents notre entrée dans la pièce. On sort le petit cahier, on pose les questions, on note les réponses positives comme négatives, il faut surtout ne rien oublier, être sûre de bien comprendre. Puis c’est le moment de la liste de courses, les stocks de médicament arrivent à épuisement alors il faut passer la commande. Le ton monte de façon courtoise et débouche par ces mots : « Vous pouvez décider d’arrêter de vous soigner. ». Je suis effarée, ma maman n’a plus les mots, elle se bat pour ses enfants, arrêter les soins signifie s’éteindre en nous laissant orphelins, cette option n’est pas concevable. On lui répond d’une seule voix qu’il n’en a jamais été question. On repart le cœur lourd.

On se quitte sur le trottoir de l’hôpital, il est temps de rentrer, à dans 4 mois, nous ne sommes pas impatientes. Je prends le RER, puis le métro, le cœur n’est plus au tourisme. Je me demande combien d’aller-retour encore dans cette usine à cancer. Je me demande pourquoi ils ont choisi pour métier de soigner les personnes, d’être à leur contact, s’ils ne ressentent aucune empathie. Une reconversion pour tous en gardien de phare me saute au yeux.

A celle qui a toujours su tout gérer sur tous les fronts, celle qui a été une mère célibataire incroyable, depuis plus de 7 ans ce combat est le nôtre, je t’aime maman.

Agathe

2 commentaires sur « Les mardis roses »

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